par Laurent Glatz – pour Athletic Carnivore
Le mot “chasseur” est devenu une identité moderne. On l’utilise dans les podcasts, dans le fitness, dans la nutrition ancestrale, parfois même comme slogan marketing. Mais dans les sociétés humaines réelles, la chasse n’était pas une posture. C’était une fonction biologique, sociale et énergétique.
Chasser demandait un organisme capable de durer, de lire l’environnement, de tolérer l’inconfort, de marcher longtemps, de rester concentré, puis d’exploser au moment juste. Ce n’était pas seulement une activité. C’était une sélection du système nerveux, du métabolisme et du corps entier.
Et ceux qui payaient ce coût physique avaient souvent accès aux morceaux les plus recherchés. Ce n’était pas un hasard culturel. C’était une hiérarchie biologique.
La chasse coûte plus qu’elle ne rapporte immédiatement
Dans l’imaginaire moderne, le chasseur revient avec de la viande comme on revient du supermarché avec un sac de courses. La réalité était plus dure. La chasse pouvait durer des heures, parfois des journées. Elle impliquait chaleur, froid, faim, marche, pistage, attente, échec possible. Chez des peuples comme les San ou les Hadza, certaines formes de chasse d’endurance reposaient sur une capacité humaine remarquable : avancer assez longtemps pour épuiser un animal mieux armé pour la vitesse que pour la dissipation thermique.
Cette stratégie n’était pas seulement musculaire. Elle était métabolique. Elle exigeait de pouvoir fonctionner sur les graisses, tolérer une glycémie stable, produire un effort prolongé sans manger toutes les deux heures, maintenir l’attention sans stimulation permanente. En langage moderne, c’était l’opposé de la dépendance aux collations, aux glucides rapides et aux relances constantes.
Le vrai chasseur devait être métaboliquement robuste avant d’être héroïque.
Les meilleurs morceaux ne sont pas “symboliques”
Quand un animal est abattu, la hiérarchie nutritionnelle n’est pas neutre. Les abats, la moelle, le cerveau, le foie, le cœur, les tissus gras, les morceaux gélatineux et les parties riches en nutriments ne sont pas de simples curiosités. Ce sont des concentrés biologiques : rétinol, B12, fer héminique, cuivre, zinc, choline, glycine, acides gras, phospholipides, collagène selon les tissus.
Dans beaucoup de cultures traditionnelles, ces morceaux n’étaient pas laissés au hasard. Ils revenaient souvent aux anciens, aux enfants, aux femmes enceintes, aux chasseurs, aux personnes ayant un rôle particulier dans la survie du groupe. Le partage n’était pas seulement moral ou cérémoniel. Il répondait aussi à une logique de priorité biologique.
Celui qui avait dépensé l’énergie, pris le risque et assuré le retour de la nourriture pouvait recevoir une part dense. Celui qui devait grandir, porter un enfant ou récupérer pouvait recevoir une part stratégique. Le muscle maigre n’était pas l’unique trésor. Parfois, il n’était même pas le plus précieux.
La modernité a inversé la hiérarchie
L’alimentation moderne a fait exactement l’inverse. Elle a valorisé le blanc de poulet, le steak maigre, la viande “propre”, la protéine isolée, puis a diabolisé les graisses, les organes, les tissus conjonctifs et les morceaux jugés trop rustiques. Elle a gardé l’idée de protéine et perdu la logique de l’animal entier.
C’est une erreur profonde. Un humain ne se construit pas seulement avec des acides aminés. Il a besoin de micronutriments, de graisses, de cofacteurs, de structures, de signaux. Manger uniquement le muscle maigre revient à extraire une fraction de l’animal et à oublier la matrice complète.
C’est aussi pour cela que certaines personnes en carnivore se sentent mieux lorsqu’elles réintroduisent des jaunes d’œufs, des morceaux plus gras, du bouillon, du jarret, de la moelle ou de petites quantités d’abats. Elles ne “trichent” pas. Elles réparent une vision trop pauvre du carnivore.
Chasseur moderne ou consommateur moderne ?
Beaucoup veulent aujourd’hui “manger comme un chasseur” tout en vivant comme des consommateurs modernes : peu de marche, peu de soleil, peu de sommeil, stress chronique, alimentation fragmentée, entraînement irrégulier, système nerveux saturé. Ce décalage est central.
La chasse traditionnelle était une boucle complète : effort, dépense, risque, récompense, partage, repos. La modernité a gardé la récompense et supprimé la dépense réelle. Elle a gardé la viande, mais souvent sous forme appauvrie, transformée ou déconnectée de l’effort qui lui donnait sa valeur.
L’approche Athletic Carnivore ne cherche pas à jouer au préhistorique. Elle cherche à récupérer la logique : aliments animaux denses, priorité à la satiété réelle, respect du gras naturel, morceaux variés, récupération, effort utile, stabilité nerveuse. Il ne s’agit pas d’imiter une tribu. Il s’agit de comprendre ce que la biologie humaine attend d’un aliment qui devait autrefois coûter de l’énergie pour être obtenu.
La vraie hiérarchie alimentaire
Le vrai chasseur ne mangeait pas seulement “beaucoup de viande”. Il recherchait les morceaux qui nourrissaient vraiment. Il savait, parfois sans langage biochimique, que le foie n’est pas un steak, que la moelle n’est pas du muscle, que le gras n’est pas un déchet, que les tissus gélatineux ont une valeur, que l’animal entier apporte plus qu’une portion calibrée.
La question moderne n’est donc pas : “Mangez-vous carnivore ?” Elle est plus précise : “Mangez-vous une version appauvrie, maigre, moderne et marketing du carnivore, ou retrouvez-vous une vraie hiérarchie biologique des morceaux ?”
Le vrai chasseur ne choisissait pas les meilleurs morceaux par caprice. Il choisissait ce que la survie avait appris à reconnaître comme précieux.
Et peut-être que notre erreur moderne n’est pas d’avoir oublié la chasse. C’est d’avoir oublié pourquoi certains morceaux valaient plus que d’autres.
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