Dr Georges Mouton, carnivore et « rébellion du système » : quand une hypothèse devient une certitude
par Laurent Glatz – pour Athletic Carnivore
Il y a une différence fondamentale entre expliquer un mécanisme biologique et raconter une histoire suffisamment technique pour qu’elle ressemble à un mécanisme biologique.
Dans sa dernière vidéo, le Dr Georges Mouton revient sur la sécheresse cutanée, la thyroïde, les acides gras, les hormones et la micronutrition. Mais il trouve également le moyen de revenir sur les régimes cétogène et carnivore, qu’il range une nouvelle fois parmi les « diètes extrêmes ».
La vidéo dont nous parlons est disponible ici :
https://www.youtube.com/watch?v=iYoA-oCXFtA
Le propos mérite d’être regardé dans son intégralité, précisément parce que chacun peut vérifier les phrases que nous citons.
Le Dr Mouton commence par expliquer que la sécheresse cutanée serait fortement reliée aux oméga-6, évoque le GLA comme un « grand lubrificateur », puis développe son approche nutrigénomique. APOE2, DIO2 et certains profils AMY1A seraient susceptibles, selon lui, d’orienter certaines personnes vers une alimentation cétogène.
Le problème commence lorsque des mécanismes réels deviennent des conclusions cliniques beaucoup plus affirmatives.
Oui, une véritable carence en acides gras essentiels peut provoquer des manifestations cutanées. Oui, les voies métaboliques oméga-3 et oméga-6 partagent certaines enzymes. Oui, DIO2 participe au métabolisme des hormones thyroïdiennes.
Mais aucun de ces éléments ne permet, à lui seul, de diagnostiquer la cause d’une peau sèche, ni de déterminer qu’un génotype impose une alimentation cétogène.
Puis nous arrivons au passage concernant directement les carnivores.
Le Dr Mouton explique que la reverse T3 peut augmenter lors de « diètes extrêmes ». Il précise ensuite que les végans et les carnivores auraient souvent une sorte de « rébellion du système », parce que le système se dirait en substance : « il me manque quelque chose ».
C’est une phrase spectaculaire.
Mais biologiquement, qu’est-ce qu’une « rébellion du système » ?
Aucune désiodase ne détecte qu’une alimentation est idéologiquement « extrême ». Les enzymes D1, D2 et D3 répondent à des états physiologiques : disponibilité énergétique, maladie aiguë, inflammation, jeûne, disponibilité hormonale et autres signaux métaboliques.
Une modification de T3 ou de reverse T3 doit donc être interprétée dans ce contexte.
Les données sur les régimes cétogènes sont d’ailleurs nettement moins dramatiques. Dans l’essai de Iacovides et collaborateurs, “Could the ketogenic diet induce a shift in thyroid function and support a metabolic advantage in healthy participants?”, le régime cétogène entraînait une diminution de T3 et une augmentation de T4, mais sans augmentation significative de TSH.
Autrement dit, une modification du profil thyroïdien n’équivaut pas automatiquement à une hypothyroïdie.
De même, dans l’étude de Molteberg et collaborateurs sur un régime Modified Atkins, T3 et fT3 diminuaient tandis que fT4 augmentait, mais la hausse de reverse T3 n’était pas statistiquement significative.
Il existe donc une hypothèse parfaitement raisonnable : une partie de ces modifications peut correspondre à une adaptation métabolique à un environnement nutritionnel différent plutôt qu’à une glande thyroïde qui « se rebelle ».
La reverse T3 elle-même mérite davantage de précision.
Dans la vidéo, elle est décrite comme une sorte d’« hormone antithyroïdienne » inactive qui « occupe le terrain ».
Cette représentation est extrêmement simplifiée.
La reverse T3 est essentiellement un métabolite inactif de T4. Et son dosage n’est justement pas recommandé en routine pour diagnostiquer une hypothyroïdie par les principales références endocrinologiques.
Le Dr Mouton va pourtant jusqu’à conseiller aux promoteurs de « diètes extrêmes » de regarder cette reverse T3.
Il poursuit ensuite avec la thyroïde, expliquant qu’il faut aller beaucoup plus loin que la seule TSH et qualifiant pratiquement l’équation « TSH normale, thyroïde normale » de raisonnement « pour les nuls ».
Là encore, personne ne prétend que la TSH permet de diagnostiquer absolument toutes les pathologies de l’axe hypothalamo-hypophysaire.
Mais chez un patient ambulatoire dont cet axe fonctionne normalement, elle reste précisément le test de première intention le plus utilisé pour évaluer la fonction thyroïdienne.
Cela devient particulièrement intéressant lorsqu’on replace ces affirmations dans le parcours professionnel public du Dr Mouton.
Un historique qu’il est légitime de connaître
À la fin des années 1990, Georges Mouton travaillait auprès de cyclistes professionnels.
Un site spécialisé dans la documentation historique du dopage cycliste le répertorie sous le surnom de « Docteur Seringue » et rapporte qu’en 2001 il fut poursuivi dans un dossier portant notamment sur des faits présumés concernant l’EPO et la DHEA.
Les préventions rapportées à l’époque concernaient notamment des faux et usages de faux dans des prescriptions médicales, des importations et ventes d’anabolisants, des prescriptions abusives de médicaments, des faits de dopage et l’exercice illégal de l’art pharmaceutique.
Il effectua environ cinq mois de détention préventive.
Il faut immédiatement préciser le point juridique essentiel : Georges Mouton n’a pas été condamné pour ces faits dans cette procédure belge.
En 2008, le tribunal correctionnel de Liège a déclaré les poursuites irrecevables. Le dossier avait été initié après la dénonciation d’un autre médecin qui avait lui-même reçu les confidences d’un sportif. Le tribunal a considéré que ce médecin avait violé le secret professionnel et que cette irrégularité contaminait la procédure.
Les poursuites ont donc été annulées sans jugement au fond des accusations de dopage.
C’est une distinction capitale : irrecevabilité de la procédure ne signifie ni condamnation, ni examen au fond suivi d’un acquittement sur la matérialité de chacune des accusations.
Chacun peut tirer ses propres conclusions de cet épisode. Nous nous contentons ici des faits judiciaires documentés.
En Angleterre, en revanche, il y a bien eu une sanction médicale
En 2019, la situation est différente.
Le BMJ rapporte que Georges Mouton a été suspendu pendant neuf mois du registre médical britannique après qu’un tribunal médical eut estimé qu’il avait surdiagnostiqué de manière persistante des problèmes thyroïdiens et traité des patients avec des médicaments qui n’étaient pas cliniquement indiqués.
Les accusations du General Medical Council portaient sur huit patients suivis entre 2013 et 2016.
Le dossier comprenait notamment des tests considérés comme inutiles ou insuffisamment démontrés, parfois sans consentement approprié, ainsi que des interprétations de résultats biologiques comme révélant des problèmes thyroïdiens.
Le tribunal a notamment examiné des prescriptions d’hormones thyroïdiennes dans des situations où elles n’étaient pas considérées comme cliniquement indiquées.
Pourquoi rappeler cela aujourd’hui ?
Pas pour prétendre qu’une vidéo YouTube constitue une faute médicale. Ce serait une affirmation que nous ne faisons pas.
Mais parce que dans cette nouvelle vidéo, nous retrouvons justement la thyroïde, T3, reverse T3, DIO2, l’interprétation extensive des analyses, l’iode, les hormones et une médecine fonctionnelle que Georges Mouton décrit lui-même comme « très personnelle » et « analytique ».
La concordance des thèmes est un fait.
Au lecteur ensuite de déterminer le poids qu’il souhaite lui accorder.
Quand la personnalisation devient un argument d’autorité
La suite de la vidéo est tout aussi révélatrice.
Pour traiter une peau sèche, le Dr Mouton explique notamment qu’il peut pousser la DHEA vers le haut de la plage de référence.
Il évoque ensuite la B12 : lorsqu’elle est basse, il la supplémente, mais en présence d’une peau sèche il explique pouvoir en donner davantage.
Puis vient l’iode, dont il affirme que le pousser vers le haut « graisse la peau ».
Il existe derrière ces affirmations des fragments de biologie parfaitement réels.
La DHEA peut influencer le sébum. La B12 peut provoquer des éruptions acnéiformes chez certaines personnes. Un excès d’iode peut également provoquer des manifestations cutanées.
Mais c’est précisément ici qu’il faut distinguer un effet biologique observé d’une indication thérapeutique démontrée.
Le fait qu’une substance puisse provoquer une peau plus grasse ou de l’acné ne démontre pas qu’il soit pertinent de pousser volontairement son taux pour traiter une peau sèche.
C’est toute la différence entre une hypothèse physiologique et une médecine fondée sur des résultats cliniques.
Faites attention à qui vous accordez votre confiance
Athletic Carnivore ne demande pas de croire aveuglément le carnivore, le cétogène ou n’importe quel nutritionniste.
Nous demandons exactement l’inverse.
Regardez les mécanismes. Regardez les études. Regardez les populations étudiées. Et surtout, regardez jusqu’où les données permettent réellement d’aller.
Lorsqu’une personne affirme que les carnivores connaissent une « rébellion du système » parce que leur organisme estime qu’« il manque quelque chose », demandez simplement :
Quelle étude démontre que le régime carnivore, indépendamment d’un déficit calorique, d’une maladie ou d’un autre stress physiologique, provoque cette augmentation pathologique de reverse T3 ?
Lorsqu’un polymorphisme devient une recommandation alimentaire, demandez où sont les essais cliniques.
Lorsqu’une valeur située dans la norme doit soudain être « poussée » vers le haut, demandez quelle étude démontre que ce déplacement améliore les résultats cliniques.
Et lorsqu’un discours médical est présenté comme très personnalisé, regardez également l’histoire professionnelle documentée de celui qui le tient.
Ce n’est pas du dénigrement.
C’est exactement ce que devrait être l’esprit critique : appliquer le même niveau d’exigence aux personnes avec lesquelles nous sommes d’accord et à celles qui nous attaquent.
Le vrai danger n’est pas de suivre un régime qualifié d’« extrême ».
Le vrai danger commence lorsque l’on confond plausibilité biologique, expérience personnelle et preuve clinique.
Avant de confier votre alimentation, vos hormones ou l’interprétation de vos analyses à quelqu’un, posez-vous donc une dernière question :
est-ce que l’on vient de me démontrer quelque chose, ou est-ce qu’on vient simplement de me raconter une histoire biologiquement séduisante ?
Athletic Carnivore — comprendre les mécanismes avant de suivre les discours.
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